Blackwood : Tome 1 : Or (EXTRAIT)

CHAPITRE UN 

 

Jonathan

Sept ans plus tard …

 

Cela faisait longtemps que cette légende n’avait pas été oralisée dans la ville de Blackwood, mais beaucoup d’anciens la connaissaient. Pour certains, cette histoire issue d’une tradition orale était un conte amusant et original. Pour d’autres, elle était une trace sombre qu’un passé obscur avait laissé sur la réalité. Un passé assez atroce pour perdurer dans les mémoires même si l’histoire l’avait, quant à elle, oublié.

Pour la première fois depuis longtemps quelqu’un la raconta : moi. Mais ce fut loin de Blackwood et ce fut une personne étrangère qui l’entendit. Si les anciens de la ville l’avaient appris, ils se seraient indignés et inquiétés que cette légende soit répétée. Ils auraient peur qu’elle salisse un peu plus la réalité actuelle des choses, s’étendant comme une tache d’encre noire qui s’étalerait sur une feuille de papier en absorbant de sa noirceur à la fois les mots et leur support, plongeant tout dans le néant de l’oubli.

Lorsque je pris la parole, elle fut soudain extrêmement attentive.

— Il y eut un temps où les anges de l’armée de l’Archange Michel descendirent dans le monde des hommes par curiosité. Livrés à eux-mêmes, ils se laissèrent rapidement enivrés par la proximité humaine, se pliant à leurs rites et coutumes. Ils oublièrent bien vite leur véritable nature et entreprirent de se comporter en mortels. Ils épousèrent des femmes nées sur Terre, procréèrent de ce fait et bientôt des enfants nés de ces unions blasphématoires vinrent au monde.

« L’on dit qu’ils attirèrent l’attention du démon et que leur ascendance humaine permit à ce dernier de corrompre leurs âmes. Tous ceux qui possédaient du sang angélique devinrent rapidement des fléaux, des poisons mortels pour l’humanité comme pour l’éternité. Le ciel ne put qu’intervenir. C’est alors que partout sur la Terre, le sol s’ouvrit sous le doigt divin créateur. La lave des profondeurs vit la lumière du jour et, s’exfiltrant des souterrains vint trouver tous ces descendants corrompus des anges. La lave, agitée et affamée se jeta sur eux et s’infiltra dans leurs veines avant de durcir. Leurs corps se transformèrent en pierre de l’intérieur. Mais les statues qu’ils devinrent prirent une forme monstrueuse, à l’image de leur âme et non de leur enveloppe charnelle. Ainsi transformés en dragon de pierre d’une laideur terrifiante, ils furent précipités sous la terre. Prisonniers à la fois du sol et de leur propre chair de pierre, ils implorèrent en vain le pardon du ciel qui resta à jamais sourd à leurs prières.

« Quand vint le jour où le sol se rouvrit, les dragons de pierre s’envolèrent et cherchèrent refuge auprès du Père de leurs pères. C’est ainsi que par milliers, ils cherchèrent les lieux saints du monde. Mais incapables d’entrer dans la sainteté des lieux qui leur étaient interdits en raison de leurs remords, ils se réfugièrent sur les façades de ces derniers, jurant au ciel de protéger les hommes des autres créatures aux ascendances surnaturelles qui peuplaient la Terre. Ces dragons de pierre sont ce qu’on appelle désormais les gargouilles.

Elle m’avait écouté, un sourire radieux aux lèvres. Elle était satisfaite de ce qu’elle venait d’entendre. Elle jeta un coup d’œil à Notre-Dame qui s’élevait majestueusement à quelques dizaines de mètres de nous, surplombant Paris et la foule qui se pressait sur les bords de la Seine. Les voix des passants et les voitures se mêlaient pour former la mélodie citadine propre à Paris. Je posai, à mon tour, mes prunelles faussement bleues sur les dentelles de pierre qui habillaient la façade de Notre-Dame. L’édifice avait été témoin de l’écoulement des siècles, tout comme moi. À travers son unique œil coloré, elle voyait le monde d’une manière qui m’échapperait à jamais. Elle ne voyait que les sourires des touristes et les regards respectueux des croyants. De cette cathédrale aimée, s’échappaient des cris stridents, inaudibles pour les humains, mais que nous entendions parfaitement. Cependant, ces cris, qui se voulaient agressifs, n’étaient qu’un bourdonnement qui se perdait au milieu de l’existence bruyante de l’humanité.

— Je ne les avais jamais entendus aussi agitées, dit-elle en se retournant vers moi. Les gargouilles de Notre-Dame côtoient chaque jour un grand nombre de créatures surnaturelles. Elles ne s’agitent plus en leur présence. Pourtant, votre proximité semble être profondément dangereuse à leurs yeux.

Elle ne put s’empêcher de laisser échapper un petit rire amusé.

— Vous êtes, Jonathan Weiss, à la hauteur de votre réputation.

— Tout comme vous êtes à la hauteur de la vôtre, Douce-Abélie.

— Levons nos verres. Après tout, nous sommes tous deux les seuls représentants vivants de nos espèces. Réjouissons-nous de cette exclusivité qui fait notre particularité.

Ce fut ainsi que commença mon alliance surprenante avec Douce-Abélie.

 

→ * Blackwood saga complète

 

Description de cet auteur :

→ Vivienne Taylor

 

Interview de cet auteur :

→ Interview de Vivienne Taylor

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