Chasseuse de l’ombre : Tome 1 : Vox Angeli (EXTRAIT)

Chapitre 1

« Vivre d’Oreo et de Fanta »

Elynn Calandero

De la lumière. Il n’y avait que ça autour de moi. De la lumière et cette voix. Pas besoin de me retourner pour le deviner. Qu’y aurait-il pu avoir d’autre ? Je soupirai. C’était toujours pareil. Je n’avais qu’à attendre que ça passe, malgré l’envie pressante de faire volte-face. Je fermai les yeux.

— Regarde-moi.

Chaude, envoûtante, charnelle. Comme chaque nuit, la réminiscence envahit mon être. Je connaissais cette voix. Mais d’où ? De quand ? Je me frictionnai les bras. J’avais la chair de poule.

Ça va passer, me répétai-je.

Ça finissait toujours par s’arrêter. Mon réveil allait bientôt sonner et j’allais ouvrir les yeux dans ma chambre aux murs beiges et gris, mon regard accrochant les petites ailes d’anges de la guirlande suspendue au-dessus de mon lit. Ce n’était qu’un rêve, rien d’autre. Le même que chaque nuit. Ce n’était pas la réalité, c’était seulement mon cerveau qui travaillait trop, sans doute à cause de la quantité d’épisodes de docteur House que je regardais chaque jour. Ou c’était peut-être aussi dû à un choc chimique provoqué par une trop grande consommation d’Oreo et de Fanta ? Allez savoir ?

Mon souffle se coupa. Une douce brume envahit mon esprit. Il était si proche. Il ne devrait pas l’être autant. Il ne devrait pas être là. Un mélange de tristesse, de nostalgie, de colère et de quelque chose que je n’arrivais toujours pas à cerner me comprima la poitrine. Je serrai plus fort les paupières. Fermer les yeux et attendre que ça passe. La solution à tout.

— Mon ange…

Mon cœur manqua un battement. L’air resta bloqué dans mes poumons. On m’avait déjà appelée comme ça. Il y avait très longtemps. Trop longtemps… Je ne voulais plus entendre ce surnom. Un sanglot me monta à la gorge. Une douleur sourde me déchira la poitrine, le cœur… Il répéta mon nom, inquiet. Deux mains se posèrent sur mes épaules. Il les fit lentement glisser jusqu’à mes doigts, qu’il entremêla aux siens. Je pris une profonde inspiration. Son souffle me chatouillait le cou, je posai la tête sur son épaule. Ses mains continuèrent à caresser lentement mes bras. Alors, pour la première fois en dix-sept ans que je faisais ce songe, je levai la tête et le contemplai. Et il me laissa faire. Il ne disparut pas.

Deux sphères vert émeraude rencontrèrent mon regard. Des cheveux aussi noirs que la nuit me caressèrent le front lorsqu’il pencha la tête vers moi. Il entrouvrit les lèvres, tellement proches des miennes. Je passai la main sur ses ailes, me régalant du frisson que cette caresse lui arracha. Une larme roula sur ma joue. Il l’essuya du pouce.

— Retrouve-moi, m’entendis-je murmurer.

Il ferma les yeux et recula d’un pas. L’immense vide qu’il réussissait à combler chaque nuit revint un peu plus fort. Il baissa la tête, le poids de la culpabilité et de la honte semblant s’abattre sur ses épaules. Il rouvrit les yeux, mais son regard était différent. Fermé de la plus horrible des manières. Empli de promesses, mais aussi d’un désespoir encore plus intense.

— Je te retrouverai. Mais tu me haïras.

J’ouvris les yeux d’un coup. Je pris une grande inspiration en me redressant précipitamment. Murs beiges et gris ; bibliothèque ; bureau ; pêle-mêle débordant de photos ; armoire. Je tâtai l’espace sur lequel j’étais assise. OK, j’étais revenue dans ma chambre. Je bougeai les orteils, les bras et les jambes avant de baisser les yeux vers mon pyjama en coton bleu marine. R.A.S. Je clignai des yeux. Il me fallut quelques minutes pour reconnecter mon esprit à la réalité. C’était différent. En dix-sept années, c’était la première fois que le rêve changeait. Normalement, il n’y avait que le blanc et la voix, et puis moi au milieu de tout ça, souvent en train de pleurer. Pourquoi ? Qu’est-ce que cela voulait dire ? Je portai la main à mon front en grimaçant. Saleté de migraine ! Je l’avais touché. J’avais senti son corps contre le mien. Il avait été réel sous mes mains. 

J’avais toujours fait ce rêve, d’aussi loin que je me souvienne. Chaque nuit. Toujours. Et il était présent à chaque fois mais sans jamais me toucher… Jusqu’à aujourd’hui.

Je secouai la tête. Mathys avait raison, je devais vraiment arrêter de regarder la télévision. Mathys, mon dealer d’Oreo. Mon souffre-douleur. Mon esclave. Mon meilleur ami sous bien des aspects. Nous nous connaissions pratiquement depuis notre naissance. Nos parents étaient amis. Nous étions toujours fourrés ensemble. Notre relation avait toujours été simplement amicale, mais j’étais quand même forcée de le reconnaître : ce gars était d’une gentillesse hors norme et il était d’une sublime beauté. Un peu fou sur les bords par contre. C’était sûrement pour ça que nous nous entendions si bien.

L’alarme de mon téléphone se déclencha. Je m’armai de courage, lançai ma main sur le côté et tâtonnai pour trouver l’écran et arrêter la chanson. Je ne réussis qu’à faire tomber mon portable sur une pile de livres. Cela eut au moins le mérite de stopper l’alarme. J’allais repousser la couverture lorsque mon regard s’arrêta sur un petit sac. Il était posé entre la bibliothèque blanche en face de mon lit et le bureau de la même couleur longeant le mur. Mon sac de gym. Je retombai dans mes oreillers.

Lorsque j’eus enfin trouvé le courage de me lever, je piochai un jean et un pull gris ainsi que mon t-shirt « Belge et sexy, c’est un pléonasme », puis filai à la salle de bain. J’allumai la radio, mis le chauffage et commençai à me brosser les dents. Je regardai mon reflet dans le miroir d’un œil désintéressé. Je n’aimais pas les miroirs. Aussi bizarre que cela puisse paraître, je ne me sentais pas connectée à mon reflet. Comme si la fille dans la glace n’était pas moi. C’était pourtant mes yeux bruns qui rencontraient mon regard rendu par la surface polie. J’étais définitivement une enfant perturbée.

Lorsque j’eus fini de défaire les brins de ma tresse, mes longs cheveux châtains dévalèrent en petites vagues dans mon dos. Je les brossai puis les attachai en queue de cheval serrée. Ça m’éviterait de passer trop de temps dans les vestiaires. Les marches en bois grincèrent lorsque je descendis sans une once de grâce l’escalier menant au rez-de-chaussée, frôlant de la main ces murs grisés que je connaissais depuis toujours. Mes parents étaient déjà debout. Ils se levaient toujours tôt. Ils disaient souvent que c’était pour travailler, même si j’avais des doutes là-dessus. Mes parents ne travaillaient pas. Ah si, dans le secteur « privé », à domicile. Voilà ce que maman disait lorsqu’on lui posait la question. Bien sûr, le seul ordinateur à la maison était le mien et celui qui se trouvait dans le bureau, si on pouvait appeler ça un ordinateur… Il était encore plus vieux que le canapé style victorien du salon. Le plus bizarre, c’était que nous n’avions pas de problèmes d’argent. Aucune facture impayée. Aucun prêt à rembourser. Le frigo était toujours plein et mes parents n’avaient aucun mal à payer les frais scolaires, ni les achats de la vie courante. Bref, nous vivions confortablement.

Je traversai rapidement le hall sur lequel débouchait l’escalier. Une porte en chêne séparait l’entrée du reste de la maison. Je me hâtai de la pousser, me préparant déjà mentalement à voir mes parents assis à la table du déjeuner. Je fus donc tout étonnée de voir ma mère s’affairer dans l’armoire à documents de si bon matin.

— Bonjour ! lançai-je tout en passant les pièces ouvertes en revue.

Du coin de l’œil, je vis maman sursauter. Papa n’était pas là.

— Ma chérie, bonjour.

Je fronçai les sourcils. Elle avait les traits tirés et des cernes sous ses yeux gris-bleu. Ses cheveux roux, habituellement lâchés, étaient soigneusement ramenés en chignon. Elle portait un tailleur noir. Ça allongeait sa silhouette, même si je restais plus grande qu’elle. Je clignai des yeux. Maman, en tailleur ? Elle était plutôt du genre sarouel à l’orientale et top ou pull selon les saisons. Je tressaillis soudain. Son inquiétude me frappa, elle était si forte que je fus prise de court et ne pus m’en protéger.

— Bien dormi ? se reprit-elle.

Elle referma l’armoire un peu trop fort en se trémoussant nerveusement sous mon regard pénétrant. J’arrêtai de la regarder fixement et me forçai à sourire. Après tout, si elle avait envie de se mettre sur son trente-et-un, c’était son droit. Elle avait sûrement un rendez-vous important pour son travail ou je ne savais quoi.

— Oui. Papa n’est pas là ?

Maman se dirigea vers la cuisine, je la suivis. Elle prit une tasse sur le plan de travail.

— Il est au téléphone, dit-elle en versant du café dans la tasse.

Je m’assis sur une chaise de l’îlot central. Il fallait que j’arrête de me faire des films. Je n’avais pas de pouvoir extra-sensoriel, juste une grande aptitude à décrypter les sentiments des autres… et une propension particulière aux rêves récurrents. Rien de plus. Je grimaçai lorsque ma migraine du réveil se manifesta à nouveau. Névralgie, bonjour.

— Du café ? demanda maman en me sortant de mes pensées.

J’acquiesçai, elle m’en servit une tasse. Je ne déjeunais généralement pas le matin, mais quelque chose me disait qu’un peu de caféine ne me ferait pas de mal. Surtout que je réussis à mettre deux sucres dans ma tasse, ni vu ni connu.

— Qu’as-tu comme cours aujourd’hui ? Tu pourrais finir plus tôt ?

Je portai le mug « Reine des neiges » à mes lèvres et bus une gorgée de café brûlant avant de répondre.

— Deux heures de maths pour commencer, gym, latin, néerlandais, sciences et français en dernière heure, récitai-je. Je finis à l’heure habituelle puis je prends le bus pour aller au manège. Je monte à 17h30.
 

Maman hocha la tête. Je ne pus m’empêcher de la fixer à nouveau. Décidément, quelque chose clochait. Je levai les yeux au ciel.

Arrête de t’inquiéter pour rien ! me sermonnai-je.

Je pris une nouvelle gorgée de café. Maman reposa soudain vivement sa tasse, épanchant un peu de café sur le plan de travail. Je suivis son regard. Mon père avait le téléphone sans fil à la main, plaqué contre sa poitrine. Je levais un sourcil. Il était en costard noir. Ses cheveux châtain clair étaient plaqués en arrière par une fine couche de gel. Il s’avança vers nous et me déposa un baiser sur la joue.

— Bonjour ma puce. Tu es prête ?

Je lui souris. Il embrassa maman. À chaque fois que mes amis les voyaient, ils s’étonnaient de leur jeune âge. Je ne pouvais que les comprendre. Ils n’avaient que quarante ans et ils faisaient bien plus jeune.

— Je dois encore aller chercher mon sac de gym puis c’est bon, dis-je en descendant de mon perchoir.
— Dépêche-toi, tu vas être en retard, grogna papa en enfilant sa veste.

Mon regard se dirigea presque automatiquement vers l’horloge. Huit heures. Les cours commençaient à huit heure vingt. J’allais filer à l’étage lorsque maman m’arrêta :

— Tu as encore oublié d’éteindre la radio, je l’entends d’ici. Fais-le cette fois, s’il te plaît.

Je montai les marches quatre à quatre et me précipitai dans ma chambre. J’attrapai mon sac de gym puis fonçai à la salle de bain. Je voulais arriver à l’école un peu en avance pour avoir le temps d’aller me chercher une canette de Fanta. Je mis donc le turbo.

Avant de partir, j’attrapai un paquet d’Oreo et le fourrai dans mon sac. Papa était sorti pour dégivrer le pare-brise, je l’apercevais à travers la fenêtre. Nous étions fin novembre et les gelées étaient devenues plutôt fréquentes. L’hiver s’annonçait particulièrement froid. Maman vint me rejoindre de l’autre côté de l’îlot et posa sa main sur mon épaule.

— Dépêche-toi, tu vas être en retard.
— À ce soir, lançai-je.

Je pris mon manteau et mon écharpe puis me dépêchai de sortir, claquant vivement la porte derrière moi. Le froid de ces prémices hivernaux me frappa de plein fouet. Je resserrai les pans de mon manteau. Il devait au moins faire six degrés en dessous de zéro… Je m’arrêtai net en sentant mes bras se couvrir de chair de poule, avec l’impression que le froid n’était pas le seul responsable de cette réaction épidermique. Instinctivement, je balayai les alentours du regard. Papa klaxonna en voyant que je traînais. Je rejoignis la voiture à grandes enjambées. Mes pas crissaient dans la neige. Une fois mon sac dans le coffre, je montai à l’arrière. Je n’eus même pas le temps de fermer la porte qu’il démarrait. Immédiatement, je me crispai. Mon rythme cardiaque s’accéléra alors que ma main serrait l’accoudoir. Je détestais être en voiture.

— J’aimerais que tu rentres tout de suite après les cours, lâcha soudainement mon père alors que nous sortions de l’allée.

Sa brusquerie me surprit. Je le regardai, interloquée. Ils avaient quoi tous avec mon horaire aujourd’hui ?

— Je vais monter à cheval ce soir.

Il serra les mains sur le volant.

— Je sais. Je vais envoyer un message à Maryline pour la prévenir.
— Pourquoi ? Mamie ne m’a pas dit qu’elle venait, m’étonnai-je.

À part ma grand-mère, je ne voyais jamais personne à la maison. Mes parents n’avaient pas d’amis, ou alors je ne les avais jamais vus. Quant à la famille, nous n’avions personne à part mamie Co, ma grand-mère paternelle.

— Nous avons des invités. Ils arrivent à dix-neuf heures.

Des invités ?

— Des collègues de travail ? demandai-je.

Papa secoua la tête. Je n’aurais su dire si c’était un oui ou un non. Je plissai les yeux.

— C’est pour ça, le costard ? Vous vous êtes déjà habillés pour ce soir ? Ce n’est pas un peu tôt ?
— Nous avons une journée chargée, éluda-t-il.

Je me forçai à rester calme et posée. Ses réponses évasives m’énervaient. Je voulais vraiment aller à mon cours d’équitation. Monter à cheval était l’une des seules choses qui me vidaient l’esprit. Si je n’étais pas encore devenue complétement folle, c’était grâce aux chevaux et aux livres. Dieu sait pourtant que j’avais vraiment de quoi péter les plombs, parfois.

— Je pourrais quand même y aller. Je n’ai qu’à dire à Maryline que je dois partir plus tôt ? proposai-je d’une voix calme qui m’étonna moi-même.

Nous nous arrêtâmes devant la maison de Mathys. Papa donna un léger coup de klaxon. Nous faisions du covoiturage avec mon ami depuis plus de cinq ans. Papa se tourna vers moi, me fixant quelques instants. Je soutins son regard. Ses iris bleu foncé plongèrent dans les miens. Lorsqu’il soupira, je sus que j’avais gagné.

— Je veux que tu sois là à six heures piles. Et tu ne prendras pas le bus, Mathys te conduira.

Je levai un sourcil. Ce dernier avait le permis, mais ses parents ne voulaient pas lui prêter la voiture. Il fallait avouer qu’avec sa passion pour les films « Fast and Furious » …

— Il ne faudrait pas lui demander avant ?
Pas de problème ! retentit une voix joviale. Mes parents ont reçu le message de ta mère, ils veulent bien me prêter la voiture.

Le grand brun se glissa sur le siège arrière. Il me lança un clin d’œil. Immédiatement, un sourire s’étira sur mes lèvres. Je relâchai l’accoudoir. Mathys avait le don de me relaxer. Les trajets avec lui étaient bien plus agréables, même si j’aurais préféré me rendre en cours à pieds… Mon ami regarda mon père dans le rétroviseur. Un sourire narquois flottait sur ses lèvres.

— Monsieur Calandero, le salua-t-il.
— Mathys.

Papa eut un sourire figé. Son caractère forcé me sauta aux yeux. Mon regard passa de l’un à l’autre. Ils avaient quoi tous ce matin ? Les effets de la pleine lune, peut-être ?

La voiture redémarra. L’ambiance était, pour je-ne-savais quelle raison, à couper au couteau. Je cherchai mon téléphone dans ma poche avant de me rendre compte avec agacement qu’il était resté dans ma chambre. Je m’enfonçai dans mon siège et jouai distraitement avec mon écharpe pour passer le temps. Mathys se tourna vers moi.

— Tu as fini le livre que je t’ai prêté ?

Justement, j’allais le lui rendre. Je fouillai dans mon sac et tentai de détendre l’atmosphère.

— Oui, mais avec ça je n’ai toujours pas fini le roman d’Agatha Christie qu’on doit lire pour le cours de français ! dis-je d’une voix fluette.

Mathys me jeta un regard faussement vexé.

— Dis que c’est ma faute aussi ! Tu crois que je ne sais pas qu’il y avait Missing à la télé hier ?

J’éclatai de rire.

— Pas Missing, mon cher mortel à l’âme vouée aux enfers ! Lucifer ! Et puis j’avais aussi une version à traduire pour le cours de latin.

Il roula les yeux.

— Comme si le latin te posait problème. Tu n’as probablement eu qu’à lire une fois ton texte pour en faire la traduction.
— Pareil pour toi je te signale ! Mais oui, c’était facile, reconnus-je.

Il secoua la tête.

— Ce travail était particulièrement difficile, fit-il en me regardant d’un air amusé.

Je pinçai les lèvres. Il avait raison, je n’avais rencontré aucune difficulté à traduire ce texte. Le sens des phrases m’avait instantanément sauté aux yeux. Ce que Mathys ne savait pas, par contre, c’était que je n’avais même pas eu besoin de la liste de vocabulaire fournie avec l’exercice. Ni que je parlais couramment toutes les langues que j’avais rencontrées jusqu’à présent…

Mon regard se perdit dans le vague et mes pensées revinrent sur le garçon de mon rêve. Je ne l’avais aperçu que quelques instants et pourtant, son visage était gravé dans ma mémoire. Ça m’obsédait. J’étais sûre et certaine de l’avoir déjà vu. Cependant, la chose qui me tourmentait le plus était ses yeux. Toute la profondeur de la tristesse qui s’y reflétait. Tout l’amour aussi… Qu’avait-il voulu dire par « tu me haïras » ? Et pourquoi lui avais-je demandé de me retrouver ? Qu’est-ce que ça signifiait ? Je secouai la tête pour revenir à la réalité. Je divaguais complètement. Ce n’était qu’un songe, rien de plus.

— Tu m’écoutes ?

Je clignai des yeux plusieurs fois de suite. Mon père me regardait à travers le rétroviseur. Ses lèvres toujours pincées.

— Non, avouai-je. Que disais-tu ?

Mais Mathys ne me regardait plus. Toute son attention était à présent dirigée vers son téléphone. Son front se plissa. Comme à chaque fois qu’il était perturbé, il fronçait le nez. Je tendis le cou pour voir le message. Il me repoussa avant que j’eusse le temps de voir quoi que ce soit.

Au même moment, mon père donna un brusque coup de volant vers la droite, Mathys lâcha son téléphone. Je me redressai surprise, le souffle court. L’adrénaline me brouilla un instant la vue, mon estomac se souleva. Un flash. La lueur des phares dans la nuit noire, la voiture qui bifurquait soudainement vers la droite. La neige crissant sous les pneus. L’arbre. Je serrai les paupières avec force, essayant tant bien que mal de refouler ces souvenirs. Choc post-traumatique, avaient dit les médecins. C’était comme ça depuis l’accident dont j’avais été la cause, des années auparavant. De quoi ajouter une couche à mes perturbations naturelles. Il me fallut quelques minutes pour me calmer. Tous les deux me regardaient avec inquiétude. Je détestai la pitié qui se lisait dans leurs regards. Papa n’aurait jamais fait ça d’habitude. Il savait ce que ça me rappelait… Mon regard se voila. Mathys me toucha le bras.

— Ce n’est rien, marmonnai-je avant qu’il ait eu le temps de parler.

Un silence gêné s’installa. L’arrivée à l’école fut une vraie bénédiction. Papa se gara devant les grilles d’entrée. Mathys ouvrit la portière. Il marqua un temps d’arrêt puis alla récupérer son sac dans le coffre, comme si de rien n’était. Je me penchai vers l’avant et embrassai mon père sur la joue, malgré mon désir de sauter illico de la voiture et de courir me réfugier dans un endroit clos, loin des voitures et du trafic, sans ces souvenirs traumatisants et cet ange à la voix suave dans ma tête.

— Bonne journée.

J’étouffai un soupir. J’avais comme l’impression que c’était plutôt mal parti.

→ Chasseuse de l’Ombre : Tome 1 : Vox Angeli

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