Comme elles viennent (EXTRAIT)

CHAPITRE 1

Comme chaque soir, la clé accroche dans la serrure. Elle se dit qu’il faudrait fatalement se résoudre à faire intervenir un spécialiste en la matière, avant que cette dernière ne se brise pour de bon, et ne la laisse terminer sa nuit sur le palier lugubre de cet immeuble minable. Elle se voit difficilement allongée sur cette moquette qui n’en est plus vraiment une. Elle a même un peu de mal à en définir la couleur. Grise ? Verte ? Bleue ? Elle aurait même pu être orange, à une époque très lointaine. Certains pans complets se décollent aux abords de ce qui avait été jadis un ascenseur. Ce dernier ne fonctionne plus depuis au moins trois ans, d’après les dires de son voisin d’en face, celui qui la reluque derrière la porte 237, avec son faux-air de Nicholson. C’était bien avant qu’elle ne s’installe dans ce nouvel appartement, même s’il ressemblait davantage à une chambre de bonne qu’aux prémices de ce qui aurait pu prétendre au qualificatif de studio.

Cela faisait bientôt quatre mois qu’elle avait signé le bail, en compagnie de son propriétaire aux allures de maquereau sicilien, dans cette sombre cage d’escalier, sur un vieux papier froissé, à l’aide d’un vulgaire crayon de couleur vert. Rien d’officiel dans tout ça, avait-elle songé en cet instant. Et c’était aussi bien ainsi. Elle ne voulait pas que sa présence en ces lieux ne soit dévoilée au grand jour. Elle était revenue dans sa ville natale l’année dernière, sans prévenir ses anciens amis, et ce qui restait de sa famille décimée ; c’est à dire, personne. Les premiers temps, elle avait vécu dans la rue, bougeant de squat en squat, au gré du vent et des mafias locales qui les géraient. Puis elle avait trouvé par hasard, un hasard « heureux », un job de serveuse dans un relais routier assez mal fréquenté, ce qui lui avait permis de mettre un peu de liquidité de côté, afin de s’octroyer cette « chance » de pouvoir louer un appartement, si miteux soit-il. Ce deux-pièces, avec commodités sur le palier, faisait office de palace à côté de ce qu’elle avait connu ces derniers temps. Les pourboires glissés dans son soutien-gorge ainsi qu’à la ceinture de son mini short en jean, avaient fait la différence, plus que le sinistre salaire que son patron oubliait de lui verser un mois sur deux.

Après une courte bataille de deux ou trois minutes avec la clenche de la porte d’entrée, elle réussit à pénétrer la douce moiteur de la pièce. Elle allume l’unique ampoule de la chambre après avoir tâtonné à l’aveugle, à la recherche de ce fichu interrupteur placé bien trop loin de l’entrée. L’ingénieur qui avait conçu cette ignominie ne devait pas être en possession de son diplôme de fin d’études au moment des travaux.

Elle jette son sac sur le lit, renversant au passage la bouteille de jus de fruits mal refermée, du matin. Cette nuit, elle dormira dans des draps tachés d’orange et de pamplemousse, suave senteur d’agrumes d’élevage. Elle n’a pas le courage de changer la parure de lit ce soir. De toute manière, elle ne possède qu’une seule et unique parure de lit, elle devra s’en contenter encore pendant quelques semaines, plus ou moins nombreuses suivant les pourboires que lui rapporteront ses « extras » derrière le bar.

La fatigue la plombe. Elle a du mal à garder les yeux ouverts. La législation du travail ne s’applique pas de la même manière dans chaque établissement, et suivant si vous êtes déclaré, ou pas…

Ce matin, elle s’est levée aux aurores, elle a pris un petit déjeuner, plus petit que déjeuner, puis elle est allée courir ses huit kilomètres, comme chaque matin ou presque, depuis qu’elle est revenue en ville. Elle en a besoin, elle n’a jamais pratiqué le moindre sport dans sa jeunesse, n’en a jamais éprouvé un quelconque désir ; pas le moindre plaisir, mais pour ce qu’elle aura à accomplir dans les prochains jours, pratiquer un sport pourrait s’avérer utile, voire vital. Alors chaque matin, avant d’endosser sa tenue de serveuse strip-teaseuse, elle enfile ses baskets de running, un vieux short, toujours le même, un T-shirt, toujours le même, et file le long du fleuve, alors que les livreurs commencent à peine leur ballet de phares au xénon et de klaxons suraigus. Le seul moyen de faire comprendre à la dame qui court le long des trottoirs embrumés qu’ils la trouvent à leur goût, et qu’ils lui feraient bien visiter l’arrière de leur fourgonnette. Chaque matin, elle ne prête pas la moindre attention à tous ces connards qui pourraient juste se contenter de la reluquer, plutôt que d’exhiber fièrement leurs virilités en stéréo.

Chaque matin, elle court huit kilomètres, jusqu’au grand pont qui enjambe majestueusement le fleuve au nord de la ville, elle touche le feu de signalisation du bout des doigts, puis elle revient, empruntant scrupuleusement le même parcours.

Chaque matin depuis quatre mois environ.

Elle tient scrupuleusement un carnet à jour, où elle inscrit tous ses temps et ses différentes progressions, secteurs par secteurs. Ce matin, elle a atteint son millième kilomètre. Elle se dit que c’est plutôt pas mal pour une petite gonzesse comme elle, qui n’avait jamais couru plus de deux cents mètres à l’école sans attraper un point de côté, combiné à une quinte de toux, la plupart du temps simulée, afin de faire croire aux différents profs de sport qu’elle était atteinte d’un asthme chronique. Un asthme qui n’avait jamais été détecté avec certitude à chaque visite médicale, bizarrement…

Et puis elle devra rentrer, prendre une douche rapide et s’engouffrer dans un métro pour ne rentrer que près de quinze heures plus tard.

Elle s’assied sur le rebord du lit et prend sa tête entre ses mains. Était-ce possible qu’un jus de fruits en brique pue autant ? Peut-être que le doux mélange d’agrumes et de ses draps sales de quatre mois n’arrange rien à l’affaire. Elle se dit que demain, elle devra trouver quelques minutes, afin de déposer tout ce merdier à la laverie, en bas de la rue, si elle y pense. Si elle en a le courage.

Elle le fixe.

Il trône devant elle, comme elle l’a laissé hier soir avant de s’endormir, éteint, nonchalamment replié sur lui-même, couvert d’une poussière épaisse, mélangée à quelques substances graisseuses provenant essentiellement des plats de nouilles chinoises à emporter de chez Chang, le restaurant semi-clandestin où elle se nourrit presque exclusivement chaque jour depuis qu’elle occupe les lieux. La veilleuse rouge indique qu’il est toujours branché sur le secteur, et surtout qu’il y a toujours de l’électricité à l’étage, fait pas si courant que cela ces derniers temps. La faute aux travaux dans le quartier ? Ou à la vétusté de l’immeuble ? Plus certainement, même si c’est la version numéro un qui est invoquée par son propriétaire au regard lubrique. Elle ne se souvient même plus de son prénom, mais dès le premier jour, elle avait décidé de le surnommer Stanley. Stanley lubrique, elle trouvait que ça sonnait bien. Et un peu plus encore depuis qu’il avait poussé par hasard la porte du bar où elle exerçait ses divers talents. Alors quel que fût son nom de baptême, elle l’appellerait Stanley, jusqu’au dernier de ses souffles, et jusqu’à ce qu’on lui apporte la preuve du contraire…

Elle le regarde fixement. Il lui rend son regard de son unique œil rouge qui ne faiblit pas. Il a du cran, le bougre, de lui tenir tête de la sorte. Courageux ce petit MacBook air, qu’elle a « emprunté » dans un magasin d’électroménager, le mois dernier, alors qu’elle avait lancé son plus beau et envoûtant regard de biche au jeune vendeur stagiaire. Ça n’avait été qu’un jeu d’enfant. « L’emprunt », comme elle aimait à définir ses menus larcins, avait été rendu presque trop facile cette fois-ci, le jeune puceau lui aurait donné en bonus les clés de sa voiture sportive et son numéro de carte bancaire si elle le lui avait demandé. Elle avait failli rechigner à plumer ce jeune perdreau à peine tombé du nid, puis elle s’était ravisée à temps. Elle avait vraiment besoin de cet ordinateur. Il serait le point de départ de tout ce qui allait arriver par la suite.

Elle ôte ses chaussures à talons qui lui écorchent férocement la voûte plantaire. C’était le prix à payer pour avoir l’air d’une vraie garce. Il paraît que les affaires tournent mieux quand les serveuses sont ultras sexy. Si tous ces connards pouvaient observer l’état de ses pieds le soir, ils fantasmeraient probablement beaucoup moins sur elle. Le fumet qui s’échappe des escarpins n’arrange pas grand-chose à ce triste tableau en « odorama ». Elle retire ses bas, les roule en boule et les balance à la poubelle. Comme chaque soir. Une journée de travail équivaut à une paire de bas. Les échardes qui dépassent du bar et des tabourets en bois ne laissaient aucune espérance de vie supplémentaire aux accessoires en nylon. Ses affaires jetées dans la panière de linge sale, elle se glisse sous la douche qu’elle règle à une température bien trop élevée pour le commun des mortels. Mais elle n’est pas le commun des mortels. Elle reste ainsi, immobile, au centre de ce nuage de vapeur. Il faisait probablement bien plus frais dans tous les hammams de la ville. Sa peau rougit. Elle flirte avec la brûlure au second degré. Elle a besoin de cette chaleur, de cette douleur. Elle se sent vivante. Elle pense sincèrement que c’est le seul et unique moyen de purifier ce corps meurtri par les trop nombreuses épreuves. Elle se dit que les brûlures effaceront peut-être les stigmates, tout comme elle se plaît à croire que tous ses tatouages gommeront ses cicatrices, qu’elles soient visibles ou imaginaires.

Au bout d’une heure, peut-être un peu plus, elle ferme l’arrivée d’eau et laisse ruisseler l’eau bouillante de ses épaules jusqu’à ses pieds meurtris. Jusqu’à la dernière goutte, elle reste immobile. Elle est pratiquement sèche quand elle se décide enfin à enfiler un peignoir « emprunté » lui aussi, dans la suite d’un grand hôtel, le mois dernier, lors d’un extra avec un richissime homme d’affaires. Il avait bien fallu qu’elle se rembourse des sévices qu’il lui avait faits subir. Ce porc !

La broderie, mal cousue à l’intérieur du tissu, lui irrite le sein gauche. Elle dépose un gant de toilette humide sur ce dernier, afin de stopper cette horrible sensation de frottement.

Elle ouvre le minuscule réfrigérateur et dresse rapidement l’inventaire de son contenu. Une bière. Cela fera l’affaire, et office de repas. Les placards sont vides, aussi vides que son portefeuille. La paie se fait encore attendre ce mois-ci. Elle l’a bien réclamée ce matin pour la quatrième fois de la semaine, mais on lui a fait comprendre très clairement que si elle se montrait aussi impatiente à chaque début de mois, on lui montrerait gentiment le chemin qui mène à la porte de sortie de l’établissement, illico presto.

Elle porte le goulot à sa bouche et descend plus de la moitié du breuvage glacé, d’une traite. Dieu que ça fait du bien ! Elle sait que si elle boit trop rapidement la seconde presque moitié, elle finira complètement ivre et roulera sous la table, comme lors d’un KO au dixième round.

Et puis merde, elle le tente. Elle a vraiment trop soif. Elle lâche un rot tonitruant, digne héritier de celui d’un routier polonais ventripotent.

Elle allume son téléphone et lance sa playlist préférée, celle qu’elle écoute chaque jour. Quelques musiques actuelles, mais surtout une grande partie des titres qu’écoutait son père adoptif tous les dimanches matin, alors qu’elle n’était encore qu’une enfant. Le dimanche matin, c’était le moment de la semaine où son père concoctait ses propres cassettes audio, à l’aide de 45-tours qu’il se faisait prêter par ses collègues de l’usine.

Chaque dimanche matin, elle se réveillait avec les effluves de Billy Joël, Dire Straits, ACDC et autres Beatles, pour les plus connus. Elle appuie sur Play. Dès la première note, elle reconnaît l’une de ses préférées, Born to be wild de Steppenwolf.

Mythique. Mystique. Unique.

Elle s’imagine assise à l’arrière d’une grosse Harley Davidson, sur la chaotique Route 66. Elle se hasarde à quelques pas de danse, mais les ampoules purulentes sous ses pieds la rappellent rapidement à l’ordre. Ce soir encore, elle ne dansera pas en compagnie du beau Patrick Swayze. Ce soir encore, il laissera « Bébé » dans un coin.

Elle ressent les effluves de l’alcool. Parfait. Elle en avait besoin. Elle a tellement de choses à oublier et tellement d’autres à planifier à la fois.

Elle sait qu’elle se trouve sur le seuil.

Elle observe la porte devant elle.

Cette porte sans saveur, sans couleur, sans odeur, sans consistance.

Elle a peur, soudainement.

Elle sait que demain, elle devra la franchir. Et que plus rien ne sera jamais comme avant. Plus rien. Plus jamais. Plus comme avant. Jamais.

Cette porte est un symbole. Le symbole du changement définitif. De l’aller simple sans la moindre possibilité de retour.

Voyage sans bagage.

Passeport OK.

Vous pouvez embarquer.

Sur l’écran de son smartphone, la lumière bleue la prévient en douceur que la seconde chanson va démarrer.

The house of rising sun. La version crooner des White Buffalo. Les poils de ses bras se hérissent. Elle surkiffe cette version. Plus rien n’existe autour d’elle. Plus rien n’a d’importance. Au moins pour cette dernière soirée avant… avant quoi ?

Avant le début de sa nouvelle vie. Elle sait qu’elle ne fera pas marche arrière. Elle y a pensé tellement de fois. Et tellement de fois elle a failli renoncer et en finir. En finir avec toutes ces souffrances et ces cauchemars qu’elle fait, qu’elle refait en boucle, sans fin, sans lumière blanche au bout de ce putain de tunnel humide.

Elle avait bien essayé d’oublier, maintes et maintes fois, mais sans résultat. Il y a certaines choses qui restent définitivement gravées, au propre comme au figuré.

Demain, elle enfilera sa nouvelle peau, son costume taillé sur mesure. La Laura du passé vit sa dernière soirée sur cette foutue planète en décomposition.

Demain, la nouvelle Laura prendra les commandes, et cela ne deviendra pas forcément une bonne nouvelle pour tout le monde.

« My mother was a taylor

She save my new blue jeans

My father was a gamblin’ man

Down in the New Orleans »

Elle se lève et fouille à nouveau dans les placards désespérément vides. Il doit bien rester un fond de tequila quelque part.

Elle fouille encore partout, sous le lit, derrière l’évier, jusque dans la poubelle de la salle de bain. Rien. Cette fichue chambre reste désespérément vide, et il est trop tard pour sortir s’acheter une bouteille de scotch bon marché.

Trop tard.

Pieds fatigués.

Portefeuille vide.

Tout se ligue contre elle.

Cette bière sera donc l’unique et dernière dose d’alcool qu’elle ingurgitera ce soir. C’est peut-être aussi bien finalement. Elle balance la canette vide par la fenêtre ouverte. Le bruit qu’elle fait en se brisant sur le trottoir, cinq étages plus bas, met fin à une bagarre de chats errants.

Elle sourit. Elle se dirige vers le MacBook. Il est l’heure. Trois heures passées.

C’est l’heure idéale pour se mettre à chasser. Pour lever de belles proies bien fraîches.

La bête est encore en alerte mais ressent la fatigue, ce qui diminue sa vigilance. Parfait. Tout sera parfait. Elle le sait. Tout est si brillamment préparé qu’il ne pourra pas en être autrement.

Bye-bye l’ancienne Laura.

Elle presse le bouton On de son ordinateur « d’emprunt ». La lumière bleue de l’écran inonde la pénombre de la pièce de mille volutes marines. Elle se dit en souriant qu’il faudrait, à l’avenir, qu’elle remplace ce fond d’écran merdique. Elle ne supporte plus ce dauphin bondissant devant une pleine lune orangée, au beau milieu de ce lagon photoshopé. Cet endroit n’existe pas. Aucun endroit sur terre ne peut paraître aussi superficiel et sonner aussi creux, à part un squat de réfugiés Afghans.

Paradise City des Guns.

Parfait.

Ça manquait un peu de rythme.

«Take me down

To the Paradise city

Where the grass is green

And the girls are pretty»

Elle tape quelques mots sur son moteur de recherche. La chasse est ouverte.

Elle choisit un site de rencontre au hasard. Le plus glauque fera l’affaire.

Connexion en cours…

 

→ Comme elles viennent

 

Les autres romans de cet auteur :

→ Le jour qui ne vient jamais

 

Description de cet auteur : 

→ Sylvain Reverchon

 

Interview de cet auteur :

→ Interview de Sylvain Reverchon

 

Share this post

Start typing and press Enter to search

Shopping Cart

Votre panier est vide.