La douzième victime (EXTRAIT)

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Une Audi flambant neuve s’engagea dans la rue Paul Renard. Le conducteur s’était contenté de suivre à la lettre les instructions du GPS intégré, comme on le lui avait demandé. De toute façon il était perdu, il ne connaissait pas le quartier. Autant se fier à la machine.

L’homme contempla l’habitacle luxueux, les matières nobles, les inserts d’aluminium brossé, le cuir beige omniprésent décorant jusqu’au tableau de bord électronique. Il n’avait jamais conduit de voiture comme celle-ci.

Il faut dire qu’il n’avait pas tenu un volant depuis plus de six ans. Le temps avait filé comme le sable dans une main ouverte. Ces années de galères, de nuits froides, à mendier et vivre sous les ponts constituaient une grande partie de sa vie, gâchée depuis la perte de son emploi à seulement quarante-deux ans. Au début, il avait cru pouvoir se remettre en selle et retrouver un poste grâce à l’expérience acquise. Mais la promotion interne, si elle avait fonctionné pour lui, n’apportait aucun diplôme qui permette de se vendre ailleurs. Il s’en rendit compte alors qu’il était au chômage depuis dix-huit mois sans travailler une seule fois. Une employée de Pôle Emploi avait mis les points sur les « I » après avoir relu son dossier en long et en large pendant de longues minutes. À cinquante-cinq ans passés, il coûtait bien trop cher à un patron, surtout par rapport aux jeunes sur le marché, mieux armés en diplômes et disposés à faire des concessions salariales.

Cela fut le début d’une chute, une descente vertigineuse, affolante. Une de ces situations extrêmes dont on pense que cela n’arrive qu’aux autres et qui à la fin nous amène dans la rue. Le boulot perdu d’abord, les dettes accumulées ensuite, les huissiers quelques mois après, et enfin, sa femme qui le plaquait. Happé par cet enchaînement catastrophique, il avait fini « sans domicile fixe », comme les médias le disent.

Et surtout seul.

Pour lui, il n’y avait rien de plus dur à supporter que la solitude. Les bagarres, la lutte pour trouver un moyen de manger, la manche, tout cela constituait un quotidien qu’il avait appris à gérer au fil des ans. Mais la solitude et l’isolation sociale devenaient insupportables et le poussaient à vouloir s’en sortir.

Ces six années de rue l’avaient usé au point qu’il avait failli abandonner, encore quelques jours plus tôt. Mais il avait tout juste crispé la main sur la lame, incapable de passer à l’acte.

Aussi, quand ce vieux fou lui avait proposé cinq cents euros pour déposer sa voiture à l’endroit programmé sur le GPS, avait-il tout de suite accepté. Après tout, le risque était du côté du propriétaire. Celui-ci y avait pensé : mille euros supplémentaires l’attendaient s’il menait l’Audi à bon port dans le temps imparti. Une somme suffisante pour passer quelques nuits au chaud dans un hôtel, manger et même acheter quelques vêtements. Se mettre « propre » pour rechercher un emploi, n’importe lequel. Un boulot, un logement.

Retrouver sa dignité.

« PRÉPAREZ-VOUS À TOURNER À DROITE ET AVANCEZ JUSQU’AU PASSAGE À NIVEAU. »

Le guidage utilisait une voix féminine et chaude, assez agréable, bien qu’un peu hachée. Les puissants haut-parleurs des portières lui donnaient une profondeur et une présence inattendues.

Il avait fini par s’habituer aux instructions même si parfois celles-ci semblaient complètement aberrantes. La machine avait la plupart du temps raison. Il se raccrochait aux différents repères — stations-services, grandes avenues, bâtiments officiels — que l’écran faisait défiler au fur et à mesure qu’il progressait. Il consulta l’horloge de bord, le GPS annonçait qu’il restait vingt minutes de trajet. Plus que huit kilomètres à parcourir. Les mille euros étaient pour ainsi dire dans sa poche.

Il observa le ciel gris et bas plombant l’atmosphère. La luminosité avait déjà baissé, mais les lampadaires n’avaient pas encore été allumés. La rue semblait déserte. Quelques voitures occupaient les places de stationnement le long des trottoirs en une répartition aléatoire. Les entrées d’immeubles étaient fermées, la plupart des fenêtres montraient des rideaux gris. Pas de pots de fleurs, pas de couleur. Un chat fouillait dans une poubelle, mais même lui était gris. Tout paraissait vétuste, et les façades auraient mérité un bon ravalement. Partout sur les murs, sur les poteaux, les boites aux lettres, les panneaux de signalisation, des tags de diverses formes envahissaient l’espace. Il s’en dégageait un sentiment sinistre, peu rassurant : si les bandes du quartier s’affrontaient à coup de bombes de peinture la journée, ce n’était probablement que le haut de l’iceberg.

Il croyait distinguer un peu plus loin le passage à niveau, au bout de la rue dans laquelle il devait tourner. C’était le seul endroit bien éclairé par de puissants spots.

Il regarda les cinq cents euros posés sur le siège passager. L’idée de revendre la voiture lui avait traversé l’esprit. Il se ferait beaucoup plus que les mille cinq cents euros promis. Mais il n’était pas un voleur. Un SDF, un paumé, un pauvre, ça, par la force des choses il le reconnaissait, mais il ne s’abaisserait pas à bafouer ses propres convictions. Il avait réussi à ne pas le faire durant toutes ses années de galère, et c’était peut-être tout ce qui restait de sa dignité. Il n’allait pas transgresser ces règles maintenant.

Il engagea la voiture sur la droite, roulant au pas, puis accéléra un peu en apercevant plus nettement le passage à niveau, rassuré de retomber sur les prévisions du GPS.

Quarante mètres avant la voie de chemin de fer, le moteur hoqueta plusieurs fois. Pas trop l’endroit pour tomber en panne, se dit-il. Il remarqua deux silhouettes qui avançaient sur le trottoir à vingt mètres en contre sens. Les deux hommes portaient des jeans trop grands et de ces sweats avec la capuche remontée sur une casquette. On ne distinguait pas leur visage. Leur démarche était caricaturale. Quiconque fréquentant la rue savait à qui il avait affaire : ces gamins faisaient partie d’une bande organisée, régnant sur leur territoire, y ordonnant leurs trafics et leurs rackets. Il en avait croisé de nombreuses fois, de ces minots arrogants et courageux en groupe, beaucoup moins lorsqu’on discutait en privé avec l’un d’entre eux. Ils possédaient souvent une arme, au moins un couteau.

Il se voyait déjà se faire agresser sur le bord de cette rue sombre pour se faire voler la voiture qui attirait trop l’attention, et les cinq cents euros aussi. Il pouvait même facilement imaginer pire.

En un réflexe idiot, il prit les billets et les cacha dans son slip. Si jamais on veut me piquer la caisse, je filerai les clefs sans hésitation, pensa-t-il.

Le moteur cessa de hoqueter, et l’Audi reprit un peu d’allure. Il se sentit ridicule. Vraiment n’importe quoi ! Crise de paranoïa sur délit de sale gueule. Pas de quoi être bien fier, toi qui vis dans la rue.

Il dépassa les deux silhouettes et engagea l’auto vers le passage à niveau.

Au niveau du premier rail, le moteur hoqueta à nouveau. Tout du moins, c’est ce qu’il crut. Le bruit des pneus sur le passage surélevé l’avait empêché de comprendre ce qui se passait. La voiture perdait de la vitesse petit à petit, comme au point mort. L’éclairage violent des spots blancs, qui contrastait beaucoup avec le reste de la rue, pénétra l’habitacle d’un coup. Le conducteur dut patienter quelques secondes pour que ses yeux s’habituent à la forte lumière, alors qu’il ralentissait presque jusqu’à l’arrêt.

Au moment même où il recouvra la vue, il se rendit compte que l’Audi était immobilisée en plein milieu du passage de chemin de fer. Ce n’était pas très rassurant. Chacun a déjà éprouvé ce petit malaise du « et si… ? » : « Et si un train arrive ? Et si une voiture me rentre dedans ? »

Sa peur monta d’un cran de plus quand les alarmes retentirent.

Un train arrivait, et lui était stoppé en plein sur les rails. Une boule pesante lui serra le ventre et remonta directement dans sa gorge. Il ressentit un gros coup de chaud et se rendit compte qu’il respirait tout à coup comme s’il venait de courir un cent mètres. Mais il ne voulait pas céder à la panique.

Réagis ! Réagis bon sang !

Il se jeta sur le bouton de contact : rien ne se produisit. Il essaya de sortir la clef magnétique, puis de la remettre en place : cela n’eut aucun effet. Cela ressemblait à une panne de batterie, il n’y avait pas un seul signal électrique à bord. L’horloge n’affichait rien. Il regarda en direction de la voie de chemin de fer. Il pouvait déjà distinguer les phares de la motrice et un long convoi de porte-conteneurs. Les barrières du passage à niveau se baissaient déjà. Après un rapide coup d’œil, il ne vit personne aux alentours. Il fallait se dégager, et maintenant !

Une nouvelle pression sur le bouton. Rien. Ou plutôt, si : au lieu du bruit habituel du démarreur entraînant le moteur, il entendit celui, plus sec, de la condamnation centralisée. Il était enfermé dans le véhicule !

La motrice ne se trouvait plus qu’à une centaine de mètres.

Un cri aigu s’échappa de sa gorge. Cette fois, la boule qui l’oppressait explosa. Il sentit ses jambes trembler. Elles lui faisaient mal comme après une grosse trouille. Sa respiration devenait trop bruyante, et il ne pouvait plus distinguer les détails. Tout juste cette lueur qui grossissait rapidement par la vitre latérale. Il tenta d’agripper les loquets enfoncés dans les garnitures des portières, actionna frénétiquement le bouton de la condamnation centralisée, mais rien ne bougea.

Les vitres !

Il déverrouilla en hâte sa ceinture et remonta ses jambes en les orientant en direction de la glace de sa portière. Le premier coup de talon partit de travers, à moitié contre le montant. Le deuxième fut encore plus violent, tellement qu’il pensa s’être cassé quelque chose dans le pied. Au moment où la vitre céda dans un fracas de miettes de verre, il entendit le bruit strident des roues bloquées de la motrice glissant sur les rails et le Klaxon que le conducteur actionnait frénétiquement. Le bruit sembla si proche et si puissant qu’il dut mettre ses mains sur les oreilles en un réflexe de protection.

Il lança ses jambes par la fenêtre et se retrouva à moitié dehors.

Encore un effort ! Il poussa sur ses bras du plus fort qu’il put, pivotant sur le montant de la portière. Quelques secondes et il courrait vers les barrières, tant pis pour la voiture.

On entend souvent dire que lorsqu’on est près de mourir, on revoit l’ensemble de sa vie comme si on assistait à un film. Tous les moments clefs et les rencontres importantes défilent à grande vitesse.

Ni le jour de son mariage, ni la naissance de son premier enfant ne réapparurent. Pas plus que le jour où il s’était cassé la jambe, petit, en tombant d’une branche. Tout se passa bien trop vite : la motrice les percuta, la voiture et lui, au moment même où il se relevait.

Dans cette soudaineté, la dernière impression sur ses rétines fut celle de ces deux énormes ronds de lumière accrochés à ce métal hurlant.

Et puis il ne vit plus rien.

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