L’échiquier divin : Tome 1 : Le dragon blanc (EXTRAIT)

Prologue

Le ciel était d’un bleu blafard tandis que le soleil pointait à l’horizon, astre de feu illuminant le paysage escarpé de sa lueur étincelante. Akunir planait lentement au-dessus des nuages, ses grandes ailes déployées de part et d’autre de son corps reptilien. Dans la blanche lumière du matin, sa pâle silhouette était imperceptible. En contrebas s’étendaient les Monts Gelés, dont les pics rocheux transperçaient la brume matinale. C’était une immense étendue sauvage et désolée, oubliée du monde. La terre des Géants de Glace.

Le sang tiède du cerf coulait dans son gosier, attisant sa faim. Pourtant, il résista. Uxria l’attendait, leur futur blottit entre ses pattes.

Dans ces contrées, donner la vie était un exploit, même pour les dragons. Il suffisait de quelques instants d’inattention pour que le froid fissure les coquilles, gelant à jamais le cœur des dragonneaux. Pour que les petits survivent, il était impératif de protéger les œufs avec la chaleur de leur corps.

Le mâle et la femelle alternaient les rôles, l’un réchauffant les petits tandis que l’autre chassait. Il était pénible pour un dragon de rester enfermé sous terre, lui qui vivait en chevauchant les vents. Mais c’était le seul endroit de ce continent, où les dragonneaux étaient parfaitement à l’abri. Car aucune créature du Sud ne s’aventurait dans ce désert de glace et d’eau. Ici, les Géants de Givre étaient rois et ils ne toléraient pas la présence des serviteurs des Dieux.

Akunir était bien placé pour connaître l’importance d’un lieu de naissance loin des humains.

Il y a bien longtemps, il naquit dans une grotte dissimulée dans les montagnes. Il était le plus faible de la portée, petit et chétif. À peine plus gros qu’un chiot. C’est avec beaucoup de difficulté qu’il s’était extirpé de sa coquille et qu’il avait rampé contre le ventre chaud de sa génitrice. En le voyant ainsi, sa mère et son père craignaient qu’il ne passe pas l’hiver. Ils lui accordèrent donc une attention toute particulière.

Mais un jour que le grand dragon mâle était parti chasser, des humains avaient envahis la tanière, munis de lances et d’épées. Sa mère lutta bravement pour défendre ses petits. Nombreux furent ceux qui périrent sous le feu de sa colère mais rapidement, la dragonne fut submergée par le nombre des assaillants. Akunir se souvenait encore du long rugissement qu’avait poussé sa mère avant de s’éteindre, les flancs percés de lances.

Animé par un instinct de survie aussi vieux que le monde, Akunir avait su tirer profit de sa petite taille pour se glisser dans une brèche de la paroi rocheuse et s’y cacher, tremblant de peur.

Malheureusement, ses frères et sœurs étaient trop imposants pour pouvoir faire de même. On les fourra sans ménagement dans des sacs de toile et on les emmena. Ce fut la dernière fois qu’Akunir les vit. À peine sorti de l’œuf, il découvrait déjà la mort et la peur.

Les assassins avaient mutilé la dépouille de la dragonne, emportant tout ce qu’ils pouvaient transporter, les écailles, les yeux, les griffes… Ils avaient décapité sa mère et emporté sa tête comme trophée. Son crâne devait reposer quelque part, dans les sombres entrailles de la demeure d’un riche seigneur.

Jamais il n’oublierait l’odeur du sang des siens.

Longtemps le dragonneau attendit dans le noir, terrifié. Et lorsqu’il fut certain que les assaillants étaient partis, il était sorti de sa cachette pour se lover contre le cadavre de sa mère bien-aimée. La faim le tiraillant, il avait bu son sang tiède pour survivre. Au matin du deuxième jour, il avait rampé sous le couvert de la nuit, se nourrissant de petits animaux. Lorsque son père revint de la chasse et découvrit l’odieux carnage, il décida de quitter ces contrées maudites en emmenant son dernier dragonneau, ultime souvenir de sa famille.

Lune après lune1, il était devenu un gigantesque dragon blanc, certes pas aussi imposant que l’était son géniteur ni aussi fort que l’auraient été ses frères en grandissant, mais suffisamment pour prouver sa valeur.

Le temps avait passé et les meurtriers n’étaient plus que poussière. Mais jamais il ne pardonna à cette race barbare.

Parmi les siens, Akunir était désormais respecté et craint. Après des siècles de solitude, il avait rencontré Uxria, une jeune dragonne aux écailles bleues comme l’océan. À ses côtés, il était prêt à fonder sa propre famille. Lorsqu’elle fut pleine, il décida de ne pas commettre la même erreur que ses parents et l’emmena dans le Grand Nord.

Akunir battit des ailes et accéléra la cadence, impatient de retrouver sa famille.

***

Alors que le soleil était haut dans le ciel, il arriva à destination. Après avoir jeté un regard prudent aux alentours, il s’enfonça sous la glace grâce à un tunnel abrupt. Le passage se rétrécissant sur la fin, il se glissa gauchement dans la tanière. 

Uxria ouvrit un œil doré à son arrivée. La voûte de la caverne était humide sous la chaleur du corps de la dragonne. Une goutte d’eau tomba sur le museau d’Akunir et s’évapora aussitôt.

“Mon bien-aimé.”

Il déposa son butin devant elle et frotta ses cornes contre les siennes, s’enivrant de son odeur.

“Je suis de retour.”

Elle lui lécha les écailles avec tendresse et se tourna vers son repas, affamée. Tandis qu’elle se sustentait, il renifla les coquilles avec affection et d’un geste protecteur, les enveloppa de sa chaleur.

Fatigué de son long voyage, il s’étira en grognant. Il concentra son ouïe sur les alentours. Il distinguait les hurlements du vent qui s’accentuaient. Les gouttes d’eau qui s’écrasaient contre le sol. La faible respiration d’une famille de rongeurs qui hibernait sous terre. Le cœur de sa compagne, battant à l’unisson avec le sien. Rassuré, le sommeil ne tarda pas à gagner le grand reptile.

***

Akunir avait mal aux ailes. Il était épuisé d’avoir tant volé mais ne pouvait s’arrêter.

Terrifié, il sillonnait les cieux à la recherche de son fils.

Il sentit l’odeur de la mort bien avant de la voir.

La forêt était en feu. Le ciel était d’un noir de jais et grondait avec menace. Un orage qui n’avait rien de naturel approchait.

Son dernier enfant gisait dans l’herbe, ses yeux blancs fixant le ciel.

Akunir atterrit lourdement à ses côtés, fou de douleur. Une plaie déchirait le poitrail de son fils, exhibant les os et les muscles. Au plus profond de la blessure, une absence. Son cadet n’avait plus de cœur.

Son gosier était brûlant, ne demandant qu’à cracher un torrent de flammes vengeresses. Partout, l’odeur des hommes. Akunir releva la tête vers l’ouragan et poussa un grondement terrible. La terre trembla sous la puissance de sa peine.

C’est alors qu’il le vit.

Un humain bardé de métal, face à lui. Les éclairs se reflétant sur son armure.

Derrière lui, un blason claquait violemment sous les bourrasques, représentant un animal aux cornes imposantes, couleur or.

Le guerrier le toisait, semblant l’attendre. Il se tenait sereinement devant lui, les gantelets rougis sur le pommeau de ses armes.

Akunir montra les dents et arqua le dos. Il gonfla les ailes pour intimider son minuscule adversaire.

Nullement effrayé, l’homme dégaina une hache de guerre.

Le dragon blanc plissa les yeux et chercha la lueur de son regard sous le heaume gravé. Brillant dans l’ombre, il ne trouva qu’un œil unique.

***

Le grand reptile se réveilla en sursaut, de la fumée sortant des naseaux et les cornes vibrant douloureusement. Uxria le contemplait, inquiète.

“Encore le même rêve ?”

Akunir se blottit contre le flanc brûlant de sa compagne.

“J’ai peur Uxria. J’ai peur pour nos petits.”

Elle posa sa tête contre la sienne, rassurante.

“Nous les protégerons, mon bien-aimé. Personne ne leur fera de mal.”

“Tu te trompes.”

Il lança un regard inquiet vers sa progéniture.

“Un jour, il viendra pour eux.”

Uxria eut un reniflement sceptique qui lui valut un regard courroucé de son compagnon.

“Tu ne me crois pas ? Ce n’est pas un rêve ordinaire Uxria ! Il me hante depuis plusieurs lunes !”

“Tu es trop superstitieux…”

“Je sais que c’est un mauvais présage ! Je le sens au plus profond de mes veines.”

Uxria poussa un long soupir.

“Supposons que tu aies raison, les humains vivent moins longtemps que nous, Akunir. Ton mystérieux guerrier n’est peut-être même pas encore né.”

“Qu’importe. Je le trouverai.”

Le dragon blanc plongea son regard dans celui de sa compagne avec détermination.

“Je ne laisserai pas cette tragédie se produire.”

L’échiquier divin : Tome 1 : Le dragon blanc

Description de cet auteur :

→ Florine Parisse

Interview de cet auteur :

→ Interview de Florine Parisse

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