Les chroniques de Black River: Tome 1 : Le Secret de Cracker Hall (EXTRAIT)

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Cracker Hall

 

La Maison trônait fièrement sur la colline. Symbole éternel de la gloire passée des Cracker, elle surplombait la petite ville de Black River, telle une reine sur son piédestal.

Comme pour défier les ravages du temps elle se dressait, intacte, à la vue de tous. Parée de ses plus beaux atours, elle gardait ses allures de jeune fille, se moquant bien des prétendants qui se pressaient parfois à ses portes afin d’en déjouer les secrets.

Hommes, femmes et enfants se succédaient ainsi, au long des années, dans l’espoir de gagner les faveurs de la Dame, vestige d’une époque aujourd’hui révolue.

Malgré les innombrables tentatives visant à percer ses défenses, la Belle restait inviolée.

Sa clôture en fer finement forgé gardait à distance les rares importuns qui se risquaient encore à la séduire. Saisis d’un mal-être soudain, les conquérants, malgré leur farouche détermination, n’avaient qu’une envie sitôt le pied posé dans l’immense jardin : fuir ce lieu au plus vite, même si les malheureux étaient bien en peine d’en expliquer la raison.

Qu’ils soient poussés par la curiosité ou par un pari stupide, cela se terminait toujours ainsi : ils décampaient sans demander leur reste pour ne plus jamais revenir.

Dame Nature, elle aussi, avait tenté de lui faire la cour en la drapant de verdure pour l’amadouer. Peine perdue, la végétation abondante, pleine de ronces et de mauvaises herbes, s’arrêtait nette devant les grilles du domaine.

Une fois passé le grand portail grinçant sous la rouille un terrain nu, stérile, vierge de toute vie s’offrait au regard. C’était un lieu de mort, d’immobilisme où le temps paraissait figé. Si la ville se transformait au fil des saisons, du froid, de la chaleur ou des intempéries, la Maison restait toujours la même.

Si beaucoup ont essayé de résoudre les mystères de Cracker Hall au cours des quatre-vingts dernières années, personne n’y est encore parvenu.

Mais peut-être les choses sont-elles sur le point de changer.

Car, voyez-vous, vous ne décidez pas de vous rendre à Cracker Hall. C’est elle qui fixe le rendez-vous.

 

J’ouvre les yeux. Je me trouve dans un long couloir sombre. Ce n’est pas la première fois que je me tiens dans cet endroit. Nuit après nuit, le cauchemar recommence. J’ai beau en connaître chaque détail, je le revis toujours avec la même intensité.

Je porte mon pyjama blanc à rayures noires, celui qui me donne l’allure d’un prisonnier sorti d’un vieux film des années cinquante.

Après quelques pas dans le corridor, mes pieds nus s’enfoncent dans la moquette couleur rouille. Bien que le déroulement de la scène n’ait plus aucun secret pour moi, j’effectue continuellement les mêmes gestes, soir après soir, sans jamais changer le cours des événements.

Encore et toujours, j’avance sur une dizaine de mètres avant de m’arrêter devant une des nombreuses portes du vestibule. Sur le battant, on y distingue un cheval hennissant, gravé à même le bois. Toutefois, ce n’est pas cela qui m’intéresse, mais la tache sombre sur le tapis. Je me baisse et l’effleure du bout des doigts. Un liquide rougeâtre, épais, imprègne mon index, que je goûte du bout de la langue. Un goût métallique, un peu amer, envahit mon palais. Du sang. Un frisson me parcourt.

Soudain, un cri effroyable retentit derrière la porte à ma droite. Je recule, le battant s’ouvre, livrant passage à une jeune fille en chemise de nuit blanche. Dans la pénombre du couloir, sa silhouette m’évoque un fantôme. De longs cheveux blonds encadrent un visage angoissé. À peine m’a-t-elle aperçu, qu’elle court déjà dans ma direction. Je redoute ce qui va suivre.

Nous ne sommes séparés que de quelques mètres, mais l’adolescente semble faire du surplace, comme si l’air autour d’elle avait soudain pris la consistance de la mélasse. Une grimace déforme ses traits alors qu’elle déploie toute son énergie pour me rejoindre.

Je connais le danger qui pèse sur cette jolie inconnue. Je sais combien mes actions sont inutiles, pourtant je m’élance à mon tour, priant pour que cette fois les choses se déroulent autrement.

Moi aussi je suis victime de l’étrange phénomène, j’ai l’impression d’évoluer dans une rivière à contre-courant. Je dois fournir beaucoup d’efforts pour avancer. Alors que nous nous rapprochons l’un de l’autre, je distingue de nouveaux détails. Des taches de rousseur parsèment son visage encore juvénile et un étrange collier de métal lui enserre le cou. Une chaîne tendue relie la jeune fille à l’obscurité de la chambre. Ses yeux d’un bleu profond me lancent un appel à l’aide silencieux.

Mais il est déjà trop tard. Une main anormalement longue sort des ténèbres et agrippe sa chevelure. L’adolescente est coupée dans son élan et tombe en arrière. Je tends le bras en une ultime tentative pour la rattraper, mais le mystérieux agresseur a déjà commencé à la traîner avec lui.

La main, aux ongles très longs et acérés comme des griffes, lui serre le crâne jusqu’à le faire saigner. De minces filets écarlates lui coulent le long des tempes alors que la jeune fille est aspirée à nouveau dans la pièce enténébrée.

Le battant claque avec fracas. Le bruit est démultiplié, comme cent portes qui se referment simultanément.

Je ferme les yeux. J’ai échoué. Encore.

Mais le cauchemar n’est pas terminé. Je me bouche les oreilles. Je le sais : un dernier cri déchirera le silence et je me réveillerai dans mon lit, trempé de sueur. Plus que quelques secondes avant la délivrance.

Le hurlement tant redouté me parvient enfin, atroce, faisant naître dans mon esprit des images sordides. Bientôt, le son sourd d’une chute contre le bois du plancher signera la fin de mon calvaire.

Jusqu’à la nuit prochaine.

Tom Bowman ouvrit les yeux. Le souffle court, il repoussa ses couvertures et s’assit sur le bord de son lit. Depuis une semaine déjà, il revivait le meurtre de cette jeune fille.

Son expression de frayeur avant de disparaître dans les ténèbres restait gravée dans sa mémoire. Il secoua la tête pour chasser ce souvenir. Une sueur glacée perlait sur sa peau.

Pour s’aérer un peu, il se dirigea vers la fenêtre. À peine la vitre remontée, il sentit la brise nocturne sur son visage. La lune était pleine ce soir-là ; la lueur qu’elle diffusait baignait les lieux d’irréalité et de quiétude.

Afin de profiter au mieux de cette atmosphère, il s’installa sur le rebord de la fenêtre, les jambes reposant sur le toit en pente. De sa position, il appréciait la vue qu’il avait du voisinage. La fraîcheur de la nuit combinée à la paix du moment lui permit d’évacuer les images résiduelles de son cauchemar. Même si elles demeuraient dans un recoin de sa mémoire, il réussit à s’en détacher suffisamment pour y réfléchir avec calme. En plus de miner chaque jour davantage son moral, il devenait de plus en plus difficile de cacher son extrême fatigue aux yeux de ses parents et amis. Chaque matin, la glace de la salle de bain lui renvoyait le reflet d’un adolescent au teint blafard, aux cernes se creusant toujours plus. Bientôt, ses excuses ne suffiraient plus à apaiser l’inquiétude qu’il lisait dans le regard de sa mère. Comme il partait des journées entières se dépenser avec ses amis dans la forêt aux abords de Black River, le prétexte était tout trouvé. Il prétendait crapahuter dans les bois avec Ben et Murray, cela demandait des efforts physiques répétés… Mais à force, ses parents risquaient de ne plus y croire.

Tom poussa un long soupir. Il ne dormirait pas beaucoup cette nuit encore. Les trois compères avaient convenu de se retrouver dans leur repaire le lendemain matin à neuf heures.

Avant d’aller se recoucher il laissa vagabonder ses pensées vers Cracker Hall, là-haut sur la colline.

Pour une raison qui lui échappait, il avait besoin d’y aller. Pas l’envie, non : le besoin. Comme si la Maison l’appelait ou plutôt, le suppliait. Au cours des derniers jours, il avait gravi la pente qui menait à la bâtisse. Il s’était engagé sur le sentier envahi de ronces, s’écorchant les mains et les jambes, alors qu’il progressait dans cette végétation anarchique. C’était comme si la nature, dans un élan furieux, avait concentré toute sa force, toute sa rage, pour conquérir l’endroit. En pure perte. Depuis quatre-vingts ans, Cracker Hall restait inchangée. Comme un gigantesque pied de nez à l’ordre des choses.

Après le contrecoup du premier cauchemar, il s’était rendu devant le portail surmonté de l’emblème des Cracker, un cheval blanc hennissant. Le même que dans son rêve. Il semblait le narguer alors que le vent faisait grincer la grille légèrement entrouverte. Comme une incitation à entrer.

Tom avait longuement fixé le manoir pour y déceler un signe. Peut-être la jeune fille du songe, peut-être autre chose. Hélas, il n’en fut rien. La demeure gardait jalousement ses secrets.

S’il voulait résoudre le mystère, il devrait tôt ou tard pénétrer dans Cracker Hall. La réponse résidait à l’intérieur, il le sentait au plus profond de son être. Jusqu’à présent, il avait résisté à l’attraction de la Maison. Mais pour combien de temps encore ? Seule la peur le tenait éloigné de la demeure. La peur de succomber à l’invitation.

Les chroniques de Black River: Tome 1 : Le Secret de Cracker Hall

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