Obsessions (EXTRAIT)

Le silence.

Elle ne bougea plus, resta stoïque, seule, emmurée aussi loin qu’elle le put, dans son jardin secret, les yeux clos. Les larmes n’ont été qu’une façade. Elle aurait eu envie de faire davantage, de faire plus. Mais quoi ? Elle ne pouvait pas lutter, pas seule, pas contre lui. Trop fort, trop autoritaire. Elle avait essayé, au début et les marques sur ses cuisses et sa joue droite venaient appuyer ce fait. Le sang qu’elle sentait en bouche aussi. Une dent ballottait, sans doute cassée après le dernier coup de poing, une caresse par rapport aux trois autres auparavant.

Tout autour d’elle s’était tu dans la pièce. Les plantes vertes, posées sur son meuble de chevet, une étagère près de sa penderie et deux autres proche des fenêtres sur des tables basses, restaient muettes. Mais elle sentait que leurs regards, s’ils pouvaient en avoir, s’attardaient sur elle, attendrissant mais ne pouvant faire davantage. Comme elle, ils demeuraient en silence.

Le bas de son ventre était nu tandis que le haut comportait une nuisette beige. Elle gardait les jambes écartées d’où s’écoulait un liquide transparent blanc mêlé au rouge de son sang. L’alliance de la composition teintait le lit de couleurs équivoques. Quelque chose était mort.

Elle pleura. Elle voulut crier, mais ce n’était pas encore le moment. Hurler, à l’agonie, à la détresse. Tout casser, détruire. Se détruire, pour n’avoir pas réagi. N’avoir pas fait plus.

Au loin, elle entendit les cliquetis d’une ceinture que l’on remettait en place, autour de la taille.

Il était encore là.

Pars. Laissemoi seule. Cassetoi, voulutelle dire. Aucun mot ne sortit pourtant de ses lèvres. Elles restèrent fermées. S’ouvriraientelles un jour ? Autrefois joyeuse et pleine de vie, maintenant misérable et anéantie, à seulement vingtdeux ans.

Une claque qui chamboulait toute une existence. Une fissure, nette et profonde, naquis dans la psyché de la jeune femme. Comment vivre après ça ?

Elle leva une paupière, imperceptible. Il était toujours là, se rhabillait, dans le plus grand des calmes. Un calme qui lui fit froid dans le dos. Des frissons lui parcoururent l’échine sans qu’elle ne bouge pour autant. Le moindre geste pouvait lui être fatal, aussi restatelle immobile et observa dans la pénombre cette silhouette, une forme au milieu d’une pièce, dans la demiluminosité qui passait dans les ouvertures restantes du volet roulant.

L’ombre s’éloigna et atteignit l’embrasure de la porte. La lumière du couloir s’alluma et elle vit son visage. Il lui donna la nausée. Ses yeux vifs se posèrent sur elle.

— Merci Jeanne. Tu étais à la hauteur.

Il s’exprima en se passant la langue sur les lèvres, comme si elle n’était qu’un bout de viande, qu’un met qui le faisait saliver. Il partit et claqua la porte de l’entrée, la laissant seule, démunie, sans armes. Elle avait eu ce qu’elle souhaitait avec le départ de son bourreau, et maintenant ?

Trois heures avaient passée. Elle était aux aguets, à la recherche du moindre bruit pernicieux qui pourrait signaler sa présence. Pour autant, un silence de mort régnait en maître sur la pièce et, audelà, dans son appartement. Elle resta immobile, osant à peine respirer. Pourquoi continuer de vivre ? Elle tenta deux fois de bloquer sa respiration, sans succès et dut prendre de grandes bouffées d’air pour combler le manque. Elle avait les yeux injectés de sang après une nuit sans dormir. Elle n’avait pas sommeil. Pour la première fois depuis de longues heures, elle desserra les dents. Le sang séché de sa lèvre inférieure qu’elle avait mordue se déplaça et rouvrit la plaie. Elle s’en moquait.

— Estu toujours là ?

Un mince espoir. Aucune réponse lui parvint. 
Elle bougea le bras jusqu’à son ventre gonflé. Elle le caressa avec une infime douceur, passa ses doigts sur cette peau molle, sans qu’elle ne sente rien en retour. Pas sa réaction. Alors elle sut et elle put libérer ce torrent d’émotions qu’elle avait gardé en elle durant tout l’acte, cette haine et cette rage impuissante à la fois. Aujourd’hui, pas une mais deux vies avaient été détruite. Elle vacilla et s’écroula sur le lit, les jambes dans les draps imbibés d’un mélange d’eau et de sang. Et elle hurla, à s’en déchirer les cordes vocales, expiant ce tsunami de souffrances qu’elle ne pourrait jamais totalement refouler. Une partie s’était insidieusement glissée en elle. Les démons l’assaillirent et les pensées négatives aussi.

On tambourina à sa porte, des éclats de voix se firent entendre de l’autre côté, audessus, en dessous. Partout et nulle part.

Très vite, on enfonça sa porte pour la découvrir dans ce bain d’eau et de sang, à l’agonie, à moitié morte. Sans doute auraitce été une bénédiction tant elle ne voulait pas vivre une minute de plus.

Les secours arrivèrent sans qu’elle ait conscience du temps qui était passé. Depuis quand se tenaitelle dans son lit ? Elle n’en avait aucune idée et ça lui importait peu. Toutes ses pensées convergèrent vers cet enfant qu’elle n’aurait jamais, sans même savoir son sexe. Auraitelle eu un garçon ou une fille ? Elle l’aurait choyé, lui aurait appris tant de choses. Elle vit des tas de flashes de ce qu’aurait pu être sa vie sans cet événement.

Une détresse profonde et invisible s’empara d’elle. Sa conscience s’en retrouverait à jamais altérée.

Tu n’as que ce que tu mérites.

Et les voix seraient un quotidien avec lequel vivre.

Alors qu’elle fut prise en charge, posée sur un brancard, on s’adressa à elle. Elle reconnut son prénom, mais elle n’était plus avec eux.

Ailleurs. Autre part. Partout sauf ici.

Et dans un ultime recours pour sécuriser sa conscience et se protéger, son monde vrilla. Elle revit le sourire démoniaque et complaisant de son agresseur. Cet individu qu’elle reconnaissait à peine, qui avait pénétré et violé son sanctuaire, qui s’était permis d’entrer sans qu’on lui ait autorisé. Qui avait forcé les portes et baigné du sang de son enfant les cloisons internes de son antre et de sa conscience.

Lui, son propre père, que plus jamais elle n’appellerait ainsi désormais.

Un monstre. Un cauchemar.

 

→ Obsessions

 

Description de cet auteur : 

→ Christophe Ponsart

 

Interview de cet auteur :

→ Interview de Christophe Ponsart

 

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