Revanche (EXTRAIT)

PROLOGUE

Septembre 2011, Augusta, Maine.

 

– Qu’est-ce qu’il s’est passé, lieutenant ?

L’interpellé se retourna vers son agent, visiblement las et épuisé. Ses cheveux grisonnants, ses cernes marqués et ses yeux rougis montraient dans quel état de fatigue il se trouvait. Il passa une main dans sa nuque, tentant de se décrisper… en vain. Ses muscles demeuraient trop tendus.

– Tentative d’homicide, expliqua-t-il. La victime a vingt ans.

L’agent soupira, à son tour abattu. Il aimait son travail. Cependant, le fait de voir de tels cas, jour après jour, le rendait dubitatif quant à de la bonté de l’espèce humaine. Le mal finirait-il par prendre le dessus ? Il avait beau ne pas vouloir être perçu comme cynique, il ne pouvait pas s’empêcher de se poser cette question.

Après quelques secondes, il se redressa et se dirigea vers la jeune femme recroquevillée sur elle-même, sur une chaise peu confortable. Elle tremblait de tous ses membres, secouée par les soubresauts de son corps, mais elle ne semblait pas s’en rendre compte. Cette image le marqua. L’air hagard, ses yeux ternes fixaient le vide. Du sang maculait ses vêtements, son visage, ses cheveux. L’image morbide avait un côté malsain et macabre. Il frissonna, malgré ses années d’expériences.

Elle n’avait que vingt ans, pourtant, elle pouvait d’ores et déjà affirmer avoir connu l’Enfer.

– Une étudiante, entendit-il son supérieur lui raconter. Elle rentrait d’une fête à pied, ce soir.

Alors, l’agent écarquilla légèrement les yeux, comprenant de quoi il en retournait. Tout s’éclaircissait.

– Le Boucher ?

Quand son chef acquiesça, ses épaules s’affaissèrent. La situation empirait de seconde en seconde.

– On leur avait dit d’être prudentes ! Un tueur en série s’amuse à découper des étudiantes, et elles sont incapables de ne pas rentrer seules sur le campus, en pleine nuit ?

Leur attitude insouciante le révoltait. Pourtant, il ne devait pas être beaucoup plus vieux… quatre ans de plus, peut-être. Mais le métier qu’il exerçait l’avait sans conteste poussé à vieillir prématurément.

Tout compte fait, il ne pouvait pas nier qu’il devenait cynique…

Le lieutenant le réprimanda en temporisant sa réaction.

– Elles sont jeunes, et n’oublie pas qui sont les victimes, dans l’histoire. En tout cas, celle-ci a été suffisamment maligne pour en réchapper. Dès qu’elle aura vu un médecin, on pourra l’interroger.

Si toutefois elle parvient à prononcer un mot, pensa-t-il.

Depuis son arrivée, environ une heure plus tôt, l’attitude de la victime n’avait pas changé. Elle restait absente, ne prêtait pas attention à ses blessures – peu graves, certes, mais probablement douloureuses. Elle paraissait ne rien remarquer.

– Comment a-t-elle survécu ?

– Tout ce sang sur elle ne peut pas provenir que de ses blessures, donc je suppose qu’elle s’est défendue.

Le lieutenant avait une fille à peine plus âgée que celle-ci. La pensée que ça aurait pu être elle l’écœurait. Cette perspective glaçante le rendait peut-être plus clément que son agent. Ce dernier fit craquer ses jointures, puis reprit une posture droite.

– Appelez-moi si vous avez besoin d’aide. Je vais nous faire du café. La nuit va être longue…

Quelques minutes passèrent, avant qu’un nouvel agent entre d’un pas pressé dans le commissariat. Le jeune homme possédait une motivation que seul un nouvel employé de la brigade pouvait afficher. Son visage sérieux et déterminé dévoilait un mental sans faille. Les autres officiers le laissèrent passer en reculant, non désireux de se retrouver sur son chemin. Il avait un air féroce qui incitait à se tenir éloigné.

– Harris, qu’est-ce que tu fais ici ?

– Où est-elle ?

– Qui ? demanda Royce Coleman, perplexe.

– On m’a appelé pour me prévenir que le Boucher avait de nouveau frappé, mais raté son coup. Où est la victime ?

Stupéfait, le supérieur fronça les sourcils, puis répondit à son agent :

– Tu étais censé être de repos, cette nuit. Sullivan était de garde.

– J’ai pris sa place, expliqua Harris impatiemment. Alors ?

– Elle est derrière toi. Tu ne peux pas la manquer, elle est dans un sale état.

Quand l’officier Harris se retourna, son expression changea du tout au tout. Son visage blêmit, puis il recula comme s’il venait de recevoir un coup. Le lieutenant, confus, observa son attitude se transformer. En un instant, il venait de passer de téméraire à brisé. Ses jambes semblaient peiner à le maintenir debout, ses épaules s’étaient affaissées… L’agent plein de vigueur, entré dans le commissariat quelques minutes plus tôt avait disparu pour laisser place à un homme dévasté.

– Harris ? Qu’est-ce qui t’arrive ?

– Lexi, souffla-t-il.

– Lexi ? répéta son chef.

Sans prendre la peine de lui répondre, Trenton Harris s’élança vers la victime. Cette vision de la jeune femme, recouverte de sang, perdue et détruite l’anéantissait. Enfin arrivé près d’elle, il s’accroupit tout doucement, craignant de l’effrayer. Il avait beau se trouver juste sous son nez, elle ne le voyait pas. Terrassé par la panique, il jeta un regard aux alentours, et découvrit que son lieutenant, Royce Coleman, se rapprochait, curieux et incrédule.

– Qui est-ce ? demanda-t-il.

Lexi Nelson, répondit Trenton, distraitement. C’est la sœur de mon meilleur ami… C’est ma meilleure amie, corrigea-t-il. Depuis combien de temps est-elle là ?

– Une heure, maintenant.

– Et personne n’a songé à la faire soigner ? s’écria-t-il.

– Il ne s’agit pas que de son sang. En fait, elle en a perdu très peu selon nous. Nous devons attendre les nouvelles du labo pour agir. D’ici là, elle doit rester comme ça. (Il secoua la tête, d’un air désolé.) On ne peut pas se permettre d’effacer des preuves.

Lorsqu’il comprit ce que sa réponse impliquait, Trenton secoua la tête. Il ne pouvait pas le croire. Ça n’avait pas pu lui arriver. Pas à elle.

– Où est le Boucher ?

– Aucune idée, il est introuvable. D’après nous, elle a réussi à le blesser et à s’enfuir. Comme pourrait l’indiquer la quantité de sang qu’elle a sur elle, je dirais qu’il est salement amoché. Bien entendu, nous comptons sur son témoignage pour confirmer notre hypothèse.

Hochant la tête, il reporta son attention sur Lexi.

– Lex, chuchota-t-il, eh, mon coeur. Je suis là, maintenant. Tu veux parler ? Tu m’entends ?

Mais elle ne réagit pas et ne cligna même pas des yeux.

Lex, allez. Tu es en sécurité. Tu peux revenir. Tu peux me revenir.

C’était un processus fréquent. Après une agression particulièrement traumatisante, le risque que les victimes se renferment sur elles-mêmes, partant si loin qu’elles devenaient alors inatteignables, existait. Cette perspective le terrifiait. Elle ne pouvait pas ne pas revenir.

Il pensa ensuite à son meilleur ami, Liam qui allait devenir fou de rage, absolument dévasté. Depuis deux mois, le tueur en série figurait en une des journaux et terrorisait la population. Lexi aurait été sa sixième victime.

Il tenta donc une nouvelle tactique en essayant de la prendre dans ses bras, mais elle tressaillit si fort qu’il recula instinctivement.

– Lexi, murmura-t-il. S’il te plaît… Reviens.

– Il faut lui laisser du temps, conseilla Coleman, de plus en plus intrigué par l’attitude de Trenton envers la jeune femme. Les psychologues vont arriver, ainsi que les médecins.

Alors, Trenton recula. Il n’avait pas d’autre choix. Il se révélait impuissant, incapable de l’aider, de la protéger. À nouveau.

– Qu’est-ce qu’il lui a fait ?

– Même méthode. Poignets et chevilles liées… Puis il a commencé à découper.

Il frémit en imaginant Lexi, la petite Lexi, qu’il connaissait depuis qu’il avait dix ans, entre les mains de ce monstre, seule et sans défense.

– Pensez-vous que sa blessure ait pu le tuer ?

– C’est une possibilité, mais je ne confirmerai rien sans avoir trouvé son corps.

Il imagina la petite Lexi le mettre hors-jeu et le blesser grièvement, avant de s’échapper. L’avait-elle réellement fait, comme on le soupçonnait ? Il se représenta la force dont elle avait dû faire preuve pour arriver à cet exploit, et en fut à la fois admiratif et effrayé.

Puis il repensa à Liam. Tôt ou tard, il devrait l’appeler et le prévenir. Cette famille avait déjà vécu tant d’épreuves… Pourquoi la vie ne les laissait-elle pas tranquilles ? Pourquoi continuait-elle de les défier, encore et encore ?

– Mais pourquoi ce monstre fait-il ça ?

Coleman éructait, désormais à bout de forces. Il avait vu trop de victimes, ces dernières semaines. Trop d’étudiantes, tuées avec acharnement, mortes dans la douleur et la terreur.

Il ne supportait plus d’être impuissant.

– S’en prendre à des gamines inoffensives et innocentes ? continua-t-il.

Une voix résonna, dans leurs dos. Ils se retournèrent, comme d’un seul homme. C’était Lexi qui parlait, avec un détachement presque robotique :

– Il est misogyne, il hait viscéralement les femmes. Probablement à cause d’une expérience personnelle traumatisante, vécue dans son enfance. Et sa manière de tuer ses victimes prouve qu’il s’agit d’une véritable haine, d’un dégoût. Il veut les faire souffrir, il veut qu’elles payent.

Coleman se retourna vers Trenton, déconcerté et impressionné à la fois.

– Elle étudie la psychologie, répondit-il, sans trop savoir s’il devait se sentir terrifié ou s’il devait s’émerveiller du comportement de sa meilleure amie.

https://editionsheartless.fr/product/revanche/

Share this post

There are no comments

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *

Start typing and press Enter to search

Shopping Cart

Votre panier est vide.